L’humour, au Québec, c’est presque une religion. Le Gala Les Olivier, le Festival Juste pour rire, les one-man-shows qui remplissent le Centre Bell : rire fait partie de notre ADN culturel. Mais la scène humoristique québécoise traverse une période de transformation profonde, entre nouvelle génération de comédiens, changements dans les sensibilités du public et remise en question du modèle d’affaires traditionnel.
La relève qui bouscule
Les Phil Roy, Mehdi Bousaidan, Katherine Levac et Rosalie Vaillancourt incarnent une nouvelle vague d’humoristes qui abordent des sujets que la génération précédente évitait. Santé mentale, identité de genre, sexualité, racisme ordinaire : ces thèmes sont au coeur de leurs spectacles, traités avec intelligence et vulnérabilité plutôt qu’avec le cynisme qui caractérisait l’humour québécois des années 2000.
L’École nationale de l’humour, institution unique au monde, continue de former des dizaines de comédiens chaque année. Mais de plus en plus d’humoristes se forment en dehors du circuit traditionnel, dans les soirées de micro ouvert (open mics) qui se multiplient dans les bars de Montréal et de Québec. C’est une scène souterraine vibrante où les risques artistiques sont permis et où les talents émergent organiquement. La créativité culturelle québécoise s’exprime avec force dans ce milieu.
Les limites de l’humour : un débat qui divise
La question des limites de l’humour est devenue incontournable au Québec. L’affaire Mike Ward, montée jusqu’à la Cour suprême du Canada, a polarisé l’opinion entre ceux qui défendent la liberté d’expression absolue des humoristes et ceux qui estiment que certaines blagues causent un tort réel à des personnes vulnérables.
Dans la pratique, les humoristes de la nouvelle génération naviguent ces enjeux avec plus de nuance que le débat public ne le laisse croire. Beaucoup font de l’humour percutant sur des sujets sensibles sans cibler des individus vulnérables. La clé, c’est souvent la direction du regard : rire du pouvoir plutôt que des marginalisés, de soi-même plutôt que des autres.
Le modèle d’affaires en mutation
Le modèle traditionnel de l’humour québécois reposait sur un parcours balisé : École de l’humour, galas Juste pour rire, tournée de salles, DVD ou spécial télé. Ce modèle existe encore, mais il coexiste désormais avec les spéciaux Netflix et YouTube, les podcasts humoristiques et les contenus viraux sur TikTok et Instagram. Des humoristes comme Garson et d’autres ont bâti des audiences massives en ligne avant même de fouler une scène professionnelle.
Le Festival Juste pour rire, après des années de turbulences financières et le départ de son fondateur dans la controverse, se réinvente sous de nouveaux propriétaires. Son avenir est incertain, mais l’humour québécois n’a jamais dépendu d’un seul festival pour prospérer. La scène est trop riche, trop diversifiée et trop enracinée dans la culture populaire pour dépendre d’une seule institution.
L’humour en français : un marché captif mais limité
La force de l’humour québécois, c’est aussi sa limite : il se fait presque exclusivement en français. C’est ce qui le rend unique et profondément ancré dans la culture locale, mais ça restreint aussi son marché potentiel. Quelques humoristes québécois, comme Sugar Sammy, ont réussi à percer en anglais et en d’autres langues, mais c’est l’exception plutôt que la règle.
Ce marché fermé crée une intimité unique entre les humoristes et leur public. Les références culturelles partagées, le joual, les expressions locales : tout ça crée un lien qui n’existe dans aucune autre industrie humoristique au monde. C’est un trésor culturel qu’il faut protéger et célébrer.