Au Québec, en 2026, des gens ont faim. Pas dans un pays lointain, pas dans un documentaire déprimant. Ici. Des familles qui travaillent mais qui n’arrivent pas à remplir le frigo à la fin du mois. Des aînés qui sautent des repas pour payer leurs médicaments. Des étudiants qui vivent de riz et de peanut butter pendant des semaines. La précarité alimentaire est un problème réel, croissant, et scandaleusement sous-discuté.
Les banques alimentaires débordées
Les Banques alimentaires du Québec rapportent une hausse de fréquentation de plus de 30% depuis 2020. Plus de 600 000 personnes par mois ont recours à l’aide alimentaire dans la province. C’est un chiffre qui devrait choquer, mais qui passe sous le radar médiatique. Les bénévoles s’épuisent, les dons ne suffisent plus, et la qualité de la nourriture distribuée varie énormément.
Le profil des utilisateurs change aussi. Ce n’est plus seulement les personnes en situation d’extrême pauvreté. Des travailleurs à temps plein, des familles biparentales avec deux revenus, des retraités avec une pension décente : tous se retrouvent à faire la file pour un panier de provisions. L’inflation alimentaire des dernières années a poussé des gens qui s’en sortaient jadis vers la précarité.
Le coût du panier d’épicerie
Le prix de la nourriture au Québec a augmenté de près de 25% entre 2020 et 2025. Le lait, le pain, les fruits, la viande : tout a grimpé bien plus vite que les salaires. Le Rapport sur les prix alimentaires canadiens, publié annuellement par l’Université Dalhousie, prévoit que la tendance va se poursuivre, alimentée par les coûts de transport, les changements climatiques et la concentration de l’industrie alimentaire entre quelques géants.
Les grandes chaînes d’épicerie comme Metro, Loblaw et Sobeys affichent des profits records pendant que leurs clients peinent à remplir leur panier. Le débat sur la « greedflation » (l’inflation alimentée par la cupidité des entreprises plutôt que par les coûts réels) est vif au Québec. Des appels à une enquête publique sur les marges de profit de l’industrie alimentaire se multiplient. C’est un enjeu économique qui rejoint directement les préoccupations financières des Québécois.
Les déserts alimentaires
Certains quartiers de Montréal et certaines régions du Québec sont des déserts alimentaires : des endroits où l’accès à des aliments frais et nutritifs à prix abordable est limité ou inexistant. Montréal-Nord, Parc-Extension et certains secteurs de l’est de la ville sont particulièrement touchés. L’épicerie la plus proche est parfois à deux autobus, et les dépanneurs du coin offrent surtout de la malbouffe à prix élevé.
Des initiatives comme les marchés solidaires, les cuisines collectives et les jardins communautaires tentent de combler ces lacunes. Le mouvement des épiceries coopératives, où les membres sont aussi propriétaires, offre une alternative intéressante au modèle des grandes chaînes. Mais ces solutions restent marginales face à l’ampleur du problème.
Le gaspillage alimentaire : l’autre scandale
Pendant que des Québécois ont faim, d’autres jettent de la nourriture. Le gaspillage alimentaire au Canada représente environ 35 milliards de dollars par année. Des épiceries jettent des produits encore comestibles parce qu’ils approchent de leur date de péremption. Des restaurants jettent des quantités massives de nourriture préparée mais non vendue.
Des applications comme Flashfood et Too Good To Go permettent aux consommateurs d’acheter à rabais des produits près de leur date de péremption. Le programme de récupération alimentaire La Tablier en Route redistribue les surplus des restaurants aux organismes communautaires. Ce sont des solutions concrètes, mais le problème exige une réponse systémique : une loi anti-gaspillage alimentaire, comme celle adoptée en France, obligerait les grandes surfaces à donner leurs invendus plutôt que de les jeter.
Un problème politique
La précarité alimentaire n’est pas une fatalité. C’est le résultat de choix politiques en matière de salaire minimum, de protection sociale, de réglementation de l’industrie alimentaire et de soutien aux organismes communautaires. Le Québec a les ressources pour nourrir tout le monde. Ce qui manque, c’est la volonté de redistribuer équitablement ce qui est produit. Que l’élection de 2026 mette cet enjeu sur la table, c’est le minimum qu’on puisse espérer.