Marie a 34 ans, un bon emploi, un conjoint qu’elle aime et un appartement dans Villeray. Elle ne veut pas d’enfants. Quand elle le dit, les réactions vont de la surprise polie au jugement à peine voilé. « Tu vas changer d’idée. » « T’es encore jeune. » « Tu vas le regretter. » Au Québec en 2026, ne pas vouloir d’enfants reste un choix qui dérange — surtout quand c’est une femme qui le fait.
Le taux de fécondité au Québec est tombé à 1,38 enfant par femme en 2025 — le plus bas de l’histoire de la province. C’est bien en dessous du seuil de renouvellement de 2,1. Et parmi les femmes de 30-39 ans, environ 25 % disent ne pas souhaiter avoir d’enfants — un chiffre qui a doublé en 20 ans. Comme on l’analysait dans Crise du logement au Québec : quand se loger devient un luxe, la structure familiale québécoise se transforme en profondeur.
Les raisons : plus nuancées qu’on pense
Réduire le choix de ne pas avoir d’enfants à de l’« égoïsme » ou du « manque de maturité » est insultant et réducteur. Les raisons sont multiples, personnelles et souvent très réfléchies. L’écoanxiété — la culpabilité de mettre un enfant au monde dans un contexte de crise climatique — est un facteur croissant. La précarité financière en est un autre : quand tu peines déjà à payer ton loyer, ajouter un enfant à l’équation relève du saut dans le vide.
Certaines personnes ne ressentent tout simplement pas le désir d’être parent. Il n’y a pas de « horloge biologique » universelle qui sonne chez tout le monde. D’autres ont des raisons de santé — conditions génétiques, santé mentale fragile. Et d’autres encore ont fait le calcul coût-bénéfice de la parentalité et ont conclu que ce n’est pas ce qu’elles veulent pour leur vie. C’est leur droit, point final.
La pression sociale québécoise
Le Québec a beau être l’une des sociétés les plus progressistes en Amérique du Nord, la pression nataliste reste forte. Les soupers de famille où ta grand-mère te demande « pis, c’est quand le bébé ? ». Les collègues qui ne comprennent pas que tu ne prennes pas un congé de maternité. Le médecin qui hésite à te prescrire une ligature des trompes à 30 ans parce que « tu pourrais regretter ». Pour une perspective plus large sur ces dynamiques, Itinérance au Québec : une crise humanitaire au cœur de nos villes explorent les normes en évolution.
Le discours politique n’aide pas. Quand les politiciens parlent de natalité comme d’un enjeu national — et c’en est un, objectivement, pour la pérennité des programmes sociaux —, le message implicite est que ne pas faire d’enfants est un manquement civique. C’est une pression injuste sur les individus, surtout les femmes, dont le corps est constamment politisé.
L’aspect financier
Élever un enfant au Québec coûte cher. Selon le Fraser Institute, le coût moyen d’élever un enfant de la naissance à 18 ans au Canada est d’environ 350 000 $. C’est incluant le logement additionnel, la nourriture, les vêtements, les activités, les frais de garde (même avec les garderies subventionnées à 8,70 $, les places sont rares), l’éducation et les soins de santé non couverts.
Pour un couple dont le revenu combiné est de 80 000 $ à 100 000 $ — ce qui est courant au Québec —, 350 000 $ sur 18 ans représente une part significative du budget familial. Dans un contexte d’inflation, de hausse du coût du logement et de stagnation des salaires réels, le calcul financier pèse de plus en plus dans la décision. Ce calcul est examiné dans Les 10 meilleurs gyms et studios fitness à Montréal en 2026.
Le mouvement childfree
Le mouvement childfree — distinct du « childless » (qui implique un regret ou une impossibilité) — gagne en visibilité au Québec. Des groupes Facebook et des communautés Reddit francophones comptent des milliers de membres. Des podcasts québécois comme Sans enfant et heureuse donnent une voix à ceux qui ont fait ce choix. Et des événements sociaux réservés aux adultes sans enfants émergent dans les grandes villes.
Ce qui est intéressant, c’est que le mouvement n’est pas anti-enfants. La plupart des personnes childfree aiment les enfants — des autres. Elles ne veulent simplement pas en avoir elles-mêmes. La nuance est importante, et elle est souvent perdue dans le débat public. Des perspectives variées sont partagées dans L’indice du bonheur au Québec : sommes-nous vraiment heureux ?.
Ce que la société doit comprendre
Le choix de ne pas avoir d’enfants ne menace personne. C’est une décision personnelle qui devrait être respectée au même titre que la décision d’en avoir. Les vrais problèmes démographiques du Québec — vieillissement de la population, pénurie de main-d’œuvre — ont des solutions qui ne passent pas par la culpabilisation des individus : immigration bien gérée, automatisation, prolongation de la vie active, politiques familiales plus généreuses pour ceux qui veulent des enfants.
Si tu ne veux pas d’enfants, c’est correct. Si tu en veux, c’est correct aussi. Le Québec est assez grand pour accueillir les deux choix avec respect. Reste à faire évoluer le regard des autres — et ça, c’est un travail de société. Pour d’autres réflexions sur les normes sociales, Guide de survie en coloc à Montréal : ce que personne te dit offre un espace de discussion.
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