…qui surveille la ville quand la police n’est pas là ?

Sur la rue Sainte-Catherine, un vendredi de septembre vers vingt-trois heures, comptez les uniformes. Il y en aura peut-être deux…
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Sur la rue Sainte-Catherine, un vendredi de septembre vers vingt-trois heures, comptez les uniformes. Il y en aura peut-être deux ou trois qui appartiennent au SPVM. Il y en aura beaucoup plus qui n’en font pas partie : à la porte des bars, dans le hall des tours de condos, à l’entrée des chantiers, devant les commerces du Quartier des spectacles. La sécurité privée à Montréal occupe une place que peu de citadins mesurent, parce qu’elle s’est installée progressivement, sans annonce, en remplissant des espaces que personne d’autre ne couvrait. Les statistiques de criminalité publiées par le service de police de la ville expliquent une partie du phénomène, mais une partie seulement.

Ce que révèle une hausse de 17 % au centre-ville

Les données policières du premier trimestre de 2025 montrent une augmentation de 17 % des crimes contre la personne dans le secteur couvrant le Quartier des spectacles et le Vieux-Montréal, comparativement à la même période de 2024. Un sondage réalisé en mars de la même année auprès des travailleurs du centre-ville rapportait que les trois quarts d’entre eux estimaient que le cœur de la métropole s’était détérioré.

Deux lectures s’affrontent depuis. La première insiste sur les chiffres absolus, qui restent modestes à l’échelle d’une agglomération regroupant plus du quart de la population québécoise sur 498 kilomètres carrés. La seconde insiste sur le vécu, sur ce que ressent une employée qui sort du travail à vingt-deux heures et traverse un stationnement mal éclairé.

Ces deux lectures ne se contredisent pas vraiment. Elles décrivent des objets différents. La criminalité se mesure, le sentiment de sécurité se ressent, et les deux évoluent parfois en sens inverse. Ce qui compte pour comprendre la ville, c’est que les décisions se prennent presque toujours sur la base de la seconde. Un gestionnaire d’immeuble n’attend pas une hausse statistique pour engager quelqu’un. Il réagit à trois courriels de locataires inquiets.

Une sécurité privée devenue partie du décor

L’agent posté à l’entrée d’un immeuble de Griffintown, la patrouille qui traverse un chantier du Mile End à trois heures du matin, le portier qui refuse l’entrée sur le Plateau, la présence discrète dans une pharmacie de Saint-Michel : quatre métiers différents, un même encadrement légal.

Au Québec, ces activités relèvent d’un régime de permis administré depuis 2010 par le Bureau de la sécurité privée. Six catégories d’activités sont encadrées, dont le gardiennage, l’investigation et le convoyage de biens de valeur. Un agent doit détenir un permis individuel, avoir suivi une formation reconnue d’au moins soixante-dix heures et ne pas avoir d’antécédents judiciaires liés à son activité. L’agence qui l’emploie détient elle aussi un permis, et les deux se vérifient dans un registre public.

Ce cadre existe pour une raison précise. Avant lui, le secteur fonctionnait avec des règles beaucoup plus souples, dans une province où les conflits de travail des années soixante-dix avaient laissé de mauvais souvenirs quant à l’usage de gardiens privés. La professionnalisation du métier au Québec s’est construite là-dessus, et elle explique pourquoi l’agent montréalais moyen ressemble davantage à un préposé à l’accueil qu’à un vigile de film américain.

La saisonnalité montréalaise ajoute une couche que peu de villes connaissent. De juin à septembre, la demande explose : festivals, terrasses, chantiers qui tournent à plein régime, tournages, événements corporatifs. En janvier, une bonne partie de cette activité disparaît, alors que d’autres besoins apparaissent, notamment dans les immeubles où les halls deviennent des refuges improvisés pendant les nuits à moins vingt. Les agences composent avec ces variations en déplaçant leurs effectifs, ce qui explique en partie la rotation de personnel que déplorent tant de gestionnaires d’immeubles.

Un mot sur les portiers de bars, puisqu’ils constituent le visage le plus visible du métier pour beaucoup de Montréalais. Leur travail relève du même régime de permis que le gardiennage, et les établissements qui les emploient assument une responsabilité directe pour leurs gestes. Les incidents impliquant un usage de force excessive à la porte d’un établissement reviennent régulièrement devant les tribunaux, et ils rappellent la même vérité que dans les autres segments du secteur : la formation et la supervision comptent davantage que la stature.

Ce qu’un agent peut faire, et ce que la ville lui demande quand même

Voici la partie que la plupart des Montréalais ignorent. Un agent de sécurité privée ne détient aucun pouvoir policier. Il ne fouille personne, ne détient personne sur un soupçon, ne consulte aucun fichier, ne porte pas d’arme dans la quasi-totalité des affectations. Ses outils tiennent à sa présence, à sa connaissance des lieux et à sa capacité de parler à quelqu’un sans faire monter la tension.

La ville lui demande pourtant beaucoup. Gérer une personne en crise dans le hall d’un immeuble à deux heures du matin. Décider si un homme visiblement intoxiqué représente un danger ou cherche simplement à se réchauffer. Composer avec des situations d’itinérance et de santé mentale pour lesquelles la formation de base ne prépare qu’imparfaitement, et pour lesquelles aucun autre intervenant n’est disponible à cette heure-là.

Contrairement à ce que suggère le débat public, la question n’est donc pas de savoir si la sécurité privée remplace la police. Elle ne le peut pas, et personne de sérieux dans le milieu ne le prétend. La vraie question porte sur la formation de gens à qui la ville confie, par défaut, des situations sociales complexes à des heures où le reste du filet social dort.

Six lieux montréalais, six réalités différentes

Lieu typiqueQui assure la présenceCe que le public imagineCe qui occupe réellement le quart
Tour de condos du centre-villeAgent posté au hallSurveillance des intrusLivraisons, colis, conflits entre voisins
Chantier de GriffintownPatrouille motorisée de nuitPrévention du vandalismeCuivre, carburant, portes laissées ouvertes
Commerce de la rue Sainte-CatherineAgent en poste aux heures d’affluenceInterception de voleursDésescalade, soutien au personnel
Festival au Quartier des spectaclesÉquipe déployée sur périmètreFouille des sacsOrientation du public, gestion des flux
Immeuble de bureaux du Vieux-MontréalRéception et contrôle d’accèsRien de particulierVisiteurs, badges temporaires, fermeture
Site industriel de l’est de l’îleRondes de nuitCaméras et alarmesVérification physique des accès, incidents techniques

La colonne de droite raconte le métier tel qu’il se pratique. Un agent passe l’essentiel de son temps à faire des choses que personne ne remarque, et son travail se juge à l’absence d’événements. C’est une position professionnelle inconfortable : la réussite y est invisible, l’échec y est public.

Choisir une sécurité privée à Montréal sans se tromper de problème

Pour un syndicat de copropriété, un commerçant ou un organisateur d’événement, l’erreur la plus fréquente consiste à acheter une réponse avant d’avoir posé le problème.

Un immeuble qui subit du vandalisme dans son garage n’a pas le même besoin qu’un commerce dont les employés se font insulter chaque samedi. Le premier cherche une vérification physique des lieux à des heures imprévisibles. Le second cherche quelqu’un capable de se placer à côté d’une caissière au bon moment. Ces deux services portent parfois le même nom sur une facture, et ils n’ont presque rien en commun.

Trois questions permettent de trier rapidement les fournisseurs. Quelle formation complémentaire reçoivent les agents affectés, au-delà du minimum réglementaire, particulièrement en matière d’intervention auprès de personnes en détresse. Quelle stabilité d’affectation est garantie, sachant qu’un agent qui change de site chaque semaine ne connaîtra jamais les habitants ni les habitudes du lieu. Quel type de rapport sera transmis, et à quelle fréquence.

Le marché montréalais compte quelques très grands joueurs internationaux et une série de firmes régionales de taille moyenne. Les premières apportent des processus standardisés et une capacité de déploiement massif. Les secondes offrent souvent une meilleure continuité d’équipe sur un site donné, ce qui compte davantage qu’on ne le croit dans un immeuble résidentiel. Faire appel à une agence de sécurité privée établie dans la région de Montréal plutôt qu’à une structure nationale n’est ni meilleur ni pire en soi, mais la question de la proximité mérite d’être posée franchement au moment de comparer.

Un dernier repère, plus terre à terre. Le prix horaire annoncé ne dit presque rien de la qualité du service, mais un écart important par rapport au marché dit quelque chose. Une soumission nettement sous les autres suppose généralement des agents payés au minimum, une supervision réduite et une rotation élevée. Le client économise sur la facture mensuelle et paie ailleurs, en temps de gestion et en incidents mal traités.

Reste une réflexion que la ville n’a pas vraiment eue. Montréal a délégué une part croissante de la surveillance de ses espaces semi-publics, halls, stationnements, places privées ouvertes au public, à des employés du secteur privé payés au salaire horaire, formés en quelques semaines, et présents précisément là où les tensions urbaines se manifestent. Ce transfert s’est fait sans débat, immeuble par immeuble, contrat par contrat. Il fonctionne raisonnablement bien. Il mériterait tout de même qu’on en parle autrement qu’à travers un communiqué de police ou une hausse de charges de copropriété.

Rédaction